AccueilClub de réflexionsciences et technologiesLe choix d’une vie très longue en bonne santé : pour qui ?

Le choix d’une vie très longue en bonne santé : pour qui ?

Publié le 04 August 2013 13 commentaires
5/5
Ce mois de juillet, le magazine d’information le Nouvel Observateur a annoncé le lancement, par le généticien André Choulika, patron de la société Cellectis, de sa filiale Scéil qui va proposer pour la première fois, un service commercial de prélèvement et de conservation d’ADN associé à la création de "cellules souche pluripotentes induites" ou iPS. Le choix d’une vie très longue en bonne santé : pour qui ?

La constitution au bénéfice des clients de l’entreprise d’un réservoir de ces cellules devrait leur permettre de bénéficier des progrès de la médicine régénératrice laquelle, à partir de telles cellules, commence à être capable de reproduire à peu près n’importe quel type de tissu (d’organes, de cartilages, etc.) ou de fluide (notamment du sang) [note 1 : Voir encore cet exemple récent d’avancé de la médecine régénératrice : "Un rein artificiel créé en laboratoire par des chercheurs américains"

Voir l’article de Dominique Nora, « Un nouveau pas vers l’immortalité ? ».

Une rupture dans la continuité de la dignité humaine ?

D’un point de vue transhumaniste, cela paraît au premier abord une excellente nouvelle, une mise en pratique concrète des principes que le mouvement prône depuis son émergence. Chacun doit être libre de contribuer à la construction/reconstruction de son propre corps. D’un point de vue techno-progressiste, il y a cependant un sérieux bémol. L’accès au « service de base » de cette nouvelle technologie passe originellement, selon l’article, par le paiement de la somme prohibitive de 60.000 US$ (≈ 47.000 €, sans compter des frais de maintenance de 500 € par an). Ajouter à cela que, pour des raisons de législation bioconservatrice en Europe, les premiers laboratoires devraient n’être développés qu’aux Etats-Unis, à Dubaï et à Singapour, et je pense que vous n’aurez pas de difficulté à imaginer avec moi l’image qu’une telle pratique va encore donner du transhumanisme, celle d’une idéologie inspirée du néolibéralisme qui va permettre en tout premier lieu aux très riches de s’extraire de la condition des autres humains pour aller seuls vers une humanité augmenté, ce qui, à terme, pourrait nous amener au pire promis par les dystopies néoluddites : une rupture dans la continuité de la dignité humaine.

 

Mais non, diront les plus enthousiastes, avec la progression exponentielle des capacités techniques utilisées, le coût d’une telle pratique va rapidement baisser, tout comme celui du séquençage ADN s’est effondré depuis 2003 (Rappelons que le 1er séquençage intégral d’un ADN humain a été réalisé après 13 ans de recherches pour des centaines de millions de dollars. Aujourd’hui, il coûte déjà moins de 1.000 $. [note 2 : par exemple l'article de Laurent Alexandre, "ADN : année zéro". Par ailleurs, si cette pratique est un succès, son passage progressif à une échelle industrielle permettra également de réaliser des économies dans les coûts de production qui finiront par la rendre accessible au plus grand nombre. Par ailleurs, les progrès des biotechnologies à venir feront probablement émerger d’autres solutions concurrentes qui contribueront elles aussi à la baisse des coûts. Telle est la promesse de notre modèle économique dominant. Si vous êtes jeune grec au chômage, voire jeune paysan d’un pays de la boucle du Niger, inutile de vous inquiéter donc, il suffira d’un peu de patience pour que vous ayez à votre tour droit à une vie beaucoup plus longue en bonne santé.

Quel modèle de transition ?

Mais c’est là où je crains que ce modèle ne risque d’atteindre ses limites, dans un marché mondial où la concurrence généralisée entre les mains d’œuvre les moins chères possibles du monde entier semble être l’un des principaux moteurs de la croissance des dividendes, il n’y a pas forcément d’intérêt, ni pour le système, ni pour sa classe dominante, à ce que les nouveaux prolétariats accèdent à un niveau de confort particulièrement élevé. Il est utile au système que des classes moyennes émergent dans les pays dits « en voie de développement », mais ne lui est-il pas pour l’instant vital que perdure une masse importante de travailleurs en situation de précarité et de dépendance ?

Certes, à terme, le remplacement des cols bleus ou blancs par des cols en acier, je veux dire la robotisation généralisée en marche [note 3 : voir l'article "Au Japon, des salariés ont pour collègues des robots"  et encore "Robotic Chefs Are The Future, From Omelettes To Sushi pourrait rendre nécessaire le développement d’autres solutions pour occuper des masses d’humains devenus non productifs du point de vue du système (depuis les pires hypothèses de parcage de populations abandonnées – style Brave New World ou Soleil Vert – jusqu’à l’idée humaniste d’un revenu universel d’existence). Mais la transition risque fort d’être douloureuse. En effet, avez-vous déjà vu que la logique dominante envisage de prévoir en amont les solutions aux perturbations sociales introduites par les nouvelles technologies ? Cette logique obéit d’abord à l’impératif économique de rentabilité, quitte à briser les équilibres sociaux du moment. Ce n’est qu’ensuite, pour d’autres raisons économiques, mais aussi et peut-être surtout sous la pression des acteurs sociaux (comprendre par exemple, la colère des populations exclues de la perspective transhumaniste) que des mesures d’accompagnement seront éventuellement élaborées. Dans l’entre temps, qu’adviendra-t-il de ceux dont les vies seront bouleversées, voire brisées par des années de « crise » ? [note 4 : où « crise » ne désigne évidemment pas une situation anormale mais une simple période de transition, voire une état permanent où l’on fait perpétuellement miroiter aux précaires le mirage de la « reprise ». ]

 

Vous ne partagez pas cette trop rapide analyse qui vous semble relever d’un vieux tiers-mondisme gauchiste ?-) Pas de soucis. Je vous souhaite simplement de vivre du bon côté de la boucle du Niger (plutôt assez loin au nord), ou du périph’ (plutôt à l’intérieur). Mais ne reconnaitriez-vous pas néanmoins que, compte tenu de l’enjeu – l’accès à la possibilité de se projeter vers une vie considérablement améliorée en termes de longévité et de santé – il n’est pas acceptable d’attendre que le libre marché veuille bien faire œuvre de justice sociale mais qu’il est au contraire ardemment nécessaire que l’ensemble de nos sociétés, entreprises privées comme pouvoirs publics, non seulement se débarrassent des législations qui brident ou interdisent en France la recherche ou le développement de ces technologies mais encore mettent en place des politiques qui tendront à en accélérer le plus possible la diffusion vers le plus grand nombre.

J’essaierai d’y revenir à l’occasion d’un autre article, mais il est évident pour moi qu’elles portent les promesses d’une véritable amélioration de l’humanité, ici au sens de la collectivité des humains comme au sens moral ?

 

Nb : merci beaucoup à Anne-Laure, Samuel et Cyril pour leurs judicieuses réflexions.

 

Pour l’AFT:Technoprog!

Marc Roux

Noter cet article:
13 commentaires
Avatar François Louis, 24 September 2013 à 21:39:47
"Refuser les progrès de longévité en 2013 parce que la population pourrait être trop nombreuse en 2040, c'est un peu comme laisser mourir ses parents à l'hospice aujourd'hui en affirmant qu'il faut préserver l'héritage de nos futurs petits-enfants pas encore nés." Tellement d'accord !
Signaler un abus
Avatar Didier Coeurnelle, 22 August 2013 à 22:59:36
A propos des questions posées sur les conséquences d'une vie en bonne santé beaucoup plus longue, en quelques mots:

- Lorsque les hommes et les femmes vivent plus longtemps, ils ont moins d'enfants. L'augmentation de la population est un problème surtout dans les pays où la vie est très courte, particulièrement l'Afrique subsaharienne. Inversement, là où l'espérance de vie est longue, comme en France, au Japon, à Hong Kong, le problème de la surpopulation ne se pose pas, bien au contraire.

- En ce qui concerne le financement des retraites: Si nous vivons beaucoup plus longtemps en bonne santé, les coûts des soins de santé diminueront considérablement. En effet, ce sont les dernières années de vie, avant le décès qui présentent des coûts considérables. Pour la retraite, on peut imaginer une augmentation progressive du taux d'activité pour les personnes âgées de 55 à 65 ans et même à plus long terme une augmentation de l'âge de la retraite, mais pour les personnes ayant les plus hautes rémunérations car ils vivent en moyenne plus longtemps (équité).

Ceci étant écrit, les progressions technologiques peuvent à long terme avoir pour conséquence des questions très différentes de celles qui se posent aujourd'hui. Pour rappel, Malthus parlait d'une population humaine potentiellement trop grande alors que l'humanité comptait environ 1 milliard d'habitants.

Refuser les progrès de longévité en 2013 parce que la population pourrait être trop nombreuse en 2040, c'est un peu comme laisser mourir ses parents à l'hospice aujourd'hui en affirmant qu'il faut préserver l'héritage de nos futurs petits-enfants pas encore nés.
Signaler un abus
Avatar Estrella Gaillard, 22 August 2013 à 00:53:11
@ François

Sans doute me suis-je mal exprimée dans mon premier post.
Nous sommes en effet su la même longueur d'onde :))
Signaler un abus
Avatar François Louis, 22 August 2013 à 00:48:37
@Estrella je suis sur ce point tout à fait d'accord avec toi. Un plus grand respect de notre écosystème, une réorientation de nos modes de vie, de consommation et de productions sont indispensables, au même titre que la lutte pour l'allongement de l'espérance de vie.

Je pense qu'au fond nous sommes d'accord.
Signaler un abus
Avatar Estrella Gaillard, 22 August 2013 à 00:44:05
@ François

Je pense que tu n'as pas compris le sens de mon commentaire.
Je n'ai rien contre l'allongement de la vie mais je pense qu'il y a d'autres priorités que l'on a laissé de côté depuis longtemps.
Sans notre terre mère en bonne santé, nous ne sommes pas "grand chose".
Je t'invite à regarder les vidéos de Pierre Rabhi qui en parle bien mieux que moi.
Vivre autrement oui, je suis entièrement d'accord en consommant moins, mieux !
et en ayant des valeurs autres que le profit économique ...
Il me semble justement que sur ce point de vue Technoprog a l'air d'aller en ce sens.
Signaler un abus

Déposer un commentaire

La rédaction de commentaires nécéssite d'être inscrit sur Mesacosan.


Top produits

Aller sur icoachstore
Muscler son fessier : exercices et programme d'entrainement
Coaching sportif
6.9 €
Muscler son fessier : exercices et programme d'entrainement
Comment s'épanouir sous la couette
Sexualité
19.99 €
Comment s'épanouir sous la couette
Gérer son image professionnelle - Les dress codes féminins
Coaching de vie
14.9 €
Gérer son image professionnelle - Les dress codes féminins
La famille recomposée
Coaching familial
19.99 €
La famille recomposée
Association Française Transhumaniste Technoprog !
L'auteur : Association Française Transhumaniste Technoprog !
Association Française Transhumaniste Cette association s’est donné formellement pour objet de « promouvoir la réflexion et le questionnements relatifs aux technologies susceptibles d’améliorer, d’augmenter et de prolonger considérablement la vie des individus et de l’espèce humaine. Mais elle se donne aussi pour but de favoriser l’émergence de celles de ces technologies qu’elle estime favorable à cette augmentation. »

D’autre part, à notre avis, le Transhumanisme doit éviter deux écueils majeurs. Il ne doit pas réserver les technologies de l’augmentation humaine à une minorité de nantis et il se doit d’alerter sur les possibles dérives, afin qu’une population informée puisse maîtriser la technologie et non être maîtrisée par elle.
Plus d'infos
SUIVEZ-NOUS: