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Qu’est-ce que le Transhumanisme en France aujourd’hui ?

Publié le 03 December 2012 25 commentaires 6
Nous présenterons dans une première partie la conception particulière du Transhuma- nisme selon les membres de l’Association Française Transhumaniste : Technoprog ! et nous donnerons un aperçu de nos principales positions éthiques et politiques. Dans une seconde partie, nous exposerons diverses propositions que nous avançons dés aujourd’hui pour envi- sager un avenir techno-progressiste. Qu’est-ce que le Transhumanisme en France aujourd’hui ?

Mais il est impossible de retransmettre en quelques minutes l’ensemble des propositions et débats qui animent notre association depuis 4 ans. Pas plus que nous ne pouvons relater 30 ans de réflexions transhumanistes internationales. Au contraire, je me propose plus humblement de présenter quelques approches parmi les plus consensuelles au sein de notre association.

Rappels généraux

Tout d’abord quelques rappels d’ensemble. À notre avis, il n’y a pas un transhumanisme, mais des transhumanismes. En effet, les problématiques abordées traversent tout le champ culturel et politique. J’irais même jusqu’à dire que c’est justement cette multiplicité de la pensée transhumaniste qui prouve à quel point elle est vivante. Ceci étant dit, il y a quand même des points sur lesquels nous nous rejoignons souvent, quelles que soient nos tendances. 

QUI. La condition humaine est mouvante.

La première des questions à se poser est : qu’est-ce qu’un humain ? Sans forcément répondre à la question, les transhumanistes considèrent avant tout que la condition d’humain est une condition mouvante. De notre point de vue essentiellement matérialiste, l’humain actuel est le résultat d’un processus d’évolution du vivant sur plusieurs millions d’années depuis l’apparition de l’espèce. Rien ne permet de dire que ce processus soit terminé, même si les conditions par lesquels il opère ont changé. Dit autrement, l’homme d’aujourd’hui n’est pas l’homme de demain tout comme il n’est pas l’homme d’hier. Et pourtant tous ces hommes sont... des humains ! Ceci est important pour des questions comme la dignité, le respect, ce qui fait qu’un être est considéré comme une personne de droit ... 

QUOI. L’homme se prend en main.

Le développement spectaculaire des sciences et des technologies dites de la « convergence NBIC » (1), pourrait permettre de diriger, ou du moins d’orienter, l’évolution des individus et de l’espèce. Cette « évolution choisie », à l’opposé de l’« évolution subie » des animaux et végétaux, ne serait finalement que la suite d’un mouvement amorcée au moins à la Renaissance et qui, loin d’être fondamentalement nouveau, ne fait que « passer à l’échelle supérieure ». Comprenons-nous bien : le transhumanisme est moins une rupture qu’une continuité. Cela ne veut évidemment pas dire que nous avons tout compris et maîtrisons la complexité du vivant, bien loin de là. Mais nous, les Humains, commençons à pouvoir intervenir dans cette évolution ; et tout porte à penser que ce n’est que le début. Il nous paraît probable que l’Humanité apprendra à contrôler de mieux en mieux sa propre destinée biologique. Bien sûr, certains disent : si elle ne s’est pas détruite elle-même avant ;-)

POURQUOI. Que voulons-nous faire de l’humain ?

Cette question fondamentale se pose à ce point pour chacun d’entre nous et rend absolument nécessaire le plus large débat.

  • Souhaitons-nous n’intervenir qu’à minima, en restant le plus proche possible d’une approche « thérapeutique », en accompagnant une évolution qui, si elle n’est déjà depuis longtemps plus déterminée par la seule « sélection naturelle », resterait principalement liée aux modifications de notre environnement ?
  • Ou bien assumerons-nous notre savoir-faire, l’héritage de l’histoire de la pensée humaine, et irons-nous de l’avant ? Et dans ce cas, à quelles conditions pouvons-nous envisager d’intervenir plus massivement, d’aller au-delà du soin pour proposer une véritable « augmentation » des individus, voire de l’espèce ?

Mais, plus essentielle que toute autre est la question : Pourquoi ? Pour quoi faire, et pour quelles raisons ? 

COMMENT. Qu’est-ce qu’une augmentation ?

Ce qui pose toute une série d’autres questions, l’une appelant l’autre : qu’est-ce qui est vraiment une augmentation, une amélioration ? Qu’est-ce qui importe vraiment, qui changera la face de l’humanité ? Est-ce que telle ou telle amélioration, utile pour l’individu, le sera pour l’espèce (et inversement ?) ? Quelles directions (au pluriel) pourraient prendre ces interventions ? Quels dangers pourraient en naître ? Etc.

Conservatisme des décideurs actuels

Jusqu’à présent, le grand public ne s’est pas intéressé à tout ceci. Ce sont surtout les élites (politiques, économiques, voire scientifiques) qui se sont emparées de ces questions. En France, ce n’est que très récemment qu’il est question d’un véritable débat public à ce sujet (2). Ainsi, le succès phénoménal d’un jeu vidéo sorti en août dernier, Deus Ex : Human Revolution (3), a beaucoup fait pour sortir de débat du cercle des élites ; le fait qu’il pose un regard mature sur la question y est pour beaucoup. Même si certains promettent un bel avenir à ce débat (je pense par exemple à l’essai de Laurent Alexandre, La mort de la mort (4), celui-ci en est encore au stade embryonnaire.

Or, il nous apparait que les choix opérés par les décideurs sont guidés par un profond conservatisme. Que ce soient les votes enregistrés l’année dernière par la représentation nationale à l’occasion de la révision des lois de bioéthique, ou les recommandations antérieures du Conseil consultatif national d’éthique, quand on touche au fond des motivations avancées, il en ressort toujours la même conclusion : on ne touche pas au tabou du vivant !

Or, du point de vue du transhumanisme, il est temps de se libérer d’un tel carcan, notamment parce qu’il existe des valeurs qui nous paraissent supérieures. Plus important encore que le vivant, il y aurait le pensant conscient.

Apologie de la pensée

La conscience et non le vivant au sommet de notre échelle de valeurs Que l’on soit biologiste ou jeune maman, nous sommes tous fascinés par le « miracle » de la vie. Ce groupe de cellules qui se débat pour continuer d’exister, envers et contre tout, est admirable. Et pourtant... plus encore que ce vivant qui ne fait qu’être, ce qui est cher à l’humain, c’est la « conscience supérieure », la pensée consciente qui, non contente d’être, veut au contraire exister. C’est la science, plus particulièrement les dernières avancées des sciences cognitives qui me font dire que la pensée humaine est ce que le vivant a développée de plus performant sur cette planète pour contrôler l’environnement et anticiper l’avenir (5). Mais c’est une réflexion transhumaniste qui m’amène à dire qu’aujourd’hui, cette pensée consciente pourrait servir son émergence de manière autonome. Non plus être le produit du vivant, mais être le produit d’elle-même. Elle pourrait alors s’émanciper en grande partie de la fragilité du vivant biologique originel. Ce pourrait être en se connectant mieux à lui pour mieux apprendre comment il fonctionne. Et, partant, être mieux à même d’intégrer les mécanismes neurostructurels qui nous permettront un jour, à nous humains, de n'être plus soumis à son diktat, mais de participer avec lui à notre propre destinée... que nous écrirons alors librement, en conscience. La pensée, consciente ou non d’ailleurs, me semble en effet aujourd’hui assumer une part majeure dans ce qui fait nos raisons de vivre. Depuis la conscience supérieure, nous ne sommes plus guidés seulement par un impératif biologique, instinctif, de survie, nous dépendons sans cesse davantage du sens que nous donnons à nos propres existences. Or, ce qui nous permet de trouver ou d’inventer un sens à nos vies, qu’est-ce si ce n’est cette pensée consciente ? Imaginez : une Terre ayant perdu toute trace de vie nous paraîtrait sans doute une affreuse désolation, mais un Univers ayant perdu toute trace de pensée d’origine humaine ? Jean-Paul Sartre a exprimé dans Les Mots que cette idée lui inspirait l’un de ses plus grands effrois. C’est un abîme sans plus aucun espoir que, personnellement, je me refuse à imaginer.

Et les hypothèses posthumanistes ou pro-ET, ou encore celles de l’écologie profonde, qui voudraient remettre le destin de la pensée ou du vivant entre les mains d’êtres ou de systèmes n’ayant plus rien à voir avec l’humain, ne font à mon avis pas disparaître cet effroi. Je doute fort qu’ils fassent un jour l’unanimité, ni même qu’ils remportent les suffrages. La recherche d’une pérennisation de la pensée consciente d’origine humaine en échange me semble un objectif de portée peut-être universelle.

Libérer l’individu toujours davantage

Mais avant d’en arriver là, avant de libérer la pensée, il est d’abord question, pour la plupart des transhumanistes, de libérer l’individu toujours davantage. À mon avis, l’une des valeurs les mieux partagées par les transhumanistes est héritée des Lumières : la libre disposition de son corps est inaliénable aussi longtemps qu’elle ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui.

Il en découle une multiplicité d’exigences que la société, ou plutôt l’État, notamment en France, s’obstine encore à refuser. Je vais y revenir plus loin en détail. Néanmoins, avant d’exposer ce que l’Association française transhumaniste peut formuler comme propositions technoprogressistes, il me reste à prendre deux dernières précautions.

Refuser les excès de la logique marchande

Plusieurs écueils d’importance se dressent en travers de la voie d’un transhumanisme réussi. Ces écueils sont assez clairement identifiés par ceux qui se réclament du technoprogressisme. L’un des plus dangereux, si ce n’est le pire, est celui qui découle des excès des logiques marchandes telles qu’elles régissent notre système dominant notamment depuis deux ou trois siècles. Aujourd’hui, ces logiques tendent à la privatisation de toute connaissance et même du vivant. La concentration toujours croissante du capital et du pouvoir économique provoque des inégalités sociales démesurées. Je pense qu’il nous faut prendre au sérieux l’avertissement des néoluddites (6) lorsqu’ils avancent (7) que dans un système à ce point inégalitaire, toute avancée technologique ne peut que servir à renforcer les inégalités. Les technoprogressistes refusent cette logique de concentration capitalistique absolue, parce qu’elle leur paraît porteuse d’un risque qui pourrait être fatal au transhumanisme lui-même : qu’une majorité de personnes refuse de plus en plus l’utilisation de certaines avancées scientifiques. Au-delà même d’un tel blocage, les déstabilisations provoquées au sein de nos sociétés par un niveau d’inégalité extrême, l’Histoire (russe ou française par exemple) l’a abondement montré, peuvent entraîner des troubles suffisants pour aboutir à leur effondrement. Un autre aspect du même écueil est celui de la logique consumériste. Dans un système où l’une des finalités principales est l’augmentation du capital, la machine à accumuler ayant besoin de toujours davantage de consommation de biens et de services, une partie des acteurs recherchent sans cesse le meilleur contrôle possible des comportements économiques des consommateurs. Il semble par exemple que les entreprises de publicité constituent le premier pôle d’investissement privé actuel dans les sciences cognitives. Beaucoup ne jurent déjà aujourd’hui que par la magie, heureusement encore affabulatrice, du « neuromarketing » (8). Pour ceux-là, il semble parfois que le transhumain idéal serait un consommateur aux ordres.

Mais au-delà du danger qu’une telle perspective fait peser sur nos libertés individuelles, cette logique me paraît mortifère parce qu’elle repose au fond sur un principe d’irresponsabilité, l’idée que tous les biens et toutes les ressources peuvent être indéfiniment privatisés et consommés. Elle nie la notion de « biens communs » et elle préfèrerait pouvoir nier l’idée que notre planète, et donc l’Humanité pour longtemps encore, possède des limites (il n’y a qu’à voir la difficulté avec laquelle ce système réagit à la crise climatique, les grands intérêts économiques empêchant les États de s’accorder sur les mesures urgentes à prendre). Dans une telle perspective, l’idée transhumaniste de l’augmentation humaine pourrait se traduire par une augmentation démultipliée des consommations, précipitant notre fuite en avant absurde vers le mur des contraintes écologiques.

Ainsi, les technoprogressistes, à la différence peut-être d’autres tenants du transhumanisme, se veulent soucieux de l’amélioration de l’environnement social et écologique qu’ils considèrent nécessaire à l’humain, à la pensée humaine, voire à ce qu’il en adviendra.

Refuser les logiques scientistes

Un autre écueil peut-être tout aussi important est celui, bien connu, qui consiste à faire une confiance dans le progrès technique qui confine à la foi religieuse : la science résoudra nos problèmes ! Du point de vue de l’Association Française Transhumaniste, il va de soi que chaque progrès technique apporte son lot d’espoirs et, en même temps, de risques. Nous, individus et humanité, avons déjà payé bien cher l’usage ou le développement précipité de certaines technologies, disons, pour n’évoquer que le XXème siècle, de l’arme atomique à l’amiante.

Si nous voulons sérieusement envisager l’usage et le développement de technologies qui peuvent puissamment transformer la condition non seulement sociale, mais encore biologique de l’humain, alors sans doute y a-t-il des risques qu’il nous faudrait apprendre à réduire au minimum. Car dans le potentiel de certaines technologies de l’augmentation humaine se cachent probablement ce que l’on appelle parfois des « Risques existentiels », dans une acception globale, c’est-à-dire la possibilité de mettre en danger l’existence même de l’humanité (9) : perte de contrôle d’un super virus, création d’Intelligence Artificielle hostile, pollution nanoparticulaire, augmentation radicale de la durée de vie se traduisant par un abandon de la procréation, ou combinaison de diverses catastrophes technologiques, écologiques et sociales.

 

De ce fait, les Transhumanistes technoprogressistes se veulent plus que particulièrement attentifs aux risques, en pointe même sur des dangers que leurs anticipations les rendent parfois seuls à entrevoir, et ils ne rejetteraient pas un « principe de précaution », même constitutionnalisé, qui serait utilisé de façon rationnelle et responsable, c’est-à-dire non pas pour se voiler la face ou pour permettre aux responsables politiques de se décharger de leurs responsabilités, mais pour accompagner le progrès technologique et simplement s’assurer qu’il va dans le sens d’un progrès humain.

Ainsi, la réflexion transhumaniste s’avance-t-elle peut-être tous les jours davantage – certains diraient : inexorablement, dans la direction d’une interpellation de nature politique. Or, en France, où en sommes-nous ? Pour répondre, pour l’instant je me propose de commencer à vous dire ce que peuvent être les propositions technoprogressistes.

Marc Roux 

Depuis juin 2002 et le rapport commandité aux Etats-Unis par la National Science Foundation (NSF) et le Department Of Commerce (DOF), intitulé ”Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and Cognitive science : Converging Technologies for Improving Human Performance”.

Voir la tentative de « Débat public sur les nanotechnologies » de 2009-2010 (http://www.debatpublic-nano.org/ ).

Voir par exemple http://deusex.com/ et l’article « Deus Ex Human Revolution : un jeu transhumaniste ? », Silicon Maniacs, 30 sept. 2011 (http://www.siliconmaniacs.org/deus-ex-human-revolution-un-jeu-transhumaniste/ ).

Laurent Alexandre, La mort de la mort, JC Lattès, avril 2011)

Voir par exemple Antonio Damasio, Le sentiment même de soi, Odile Jacob, mai 2002 ; Jean-Pierre Changeux, Du vrai, du beau, du bien, Odile Jacob, novembre 2008.

Terme renvoyant par comparaison au luddisme du XIXème siècle, désignant les technophobes proactifs, ceux qui sont prêt à des actions d’importance (saccage ou pression politique) pour ralentir, arrêter voire inverser les avancées technologiques.

« chaque innovation sur le front de la technologie entraîne en cascade une dégradation du rapport de forces entre le pouvoir et les sans-pouvoir », http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=plan

Marie Bénilde, « Scanner les cerveaux pour mieux vendre », Le Monde diplomatique, novembre 2007. 
Nick Bostrom, « Existential Risks - Analyzing Human Extinction Scenarios and Related Hazards », Journal of Evo- lution and Technology, Vol. 9 - March 2002 (http://www.jetpress.org/volume9/risks.html ).

Retrouvez la seconde partie de l'article : Proposition technoprogressistes
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Association Française Transhumaniste Technoprog !
L'auteur : Association Française Transhumaniste Technoprog !
Association Française Transhumaniste Cette association s’est donné formellement pour objet de « promouvoir la réflexion et le questionnements relatifs aux technologies susceptibles d’améliorer, d’augmenter et de prolonger considérablement la vie des individus et de l’espèce humaine. Mais elle se donne aussi pour but de favoriser l’émergence de celles de ces technologies qu’elle estime favorable à cette augmentation. »

D’autre part, à notre avis, le Transhumanisme doit éviter deux écueils majeurs. Il ne doit pas réserver les technologies de l’augmentation humaine à une minorité de nantis et il se doit d’alerter sur les possibles dérives, afin qu’une population informée puisse maîtriser la technologie et non être maîtrisée par elle.
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